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🇫🇷 Franck Boutté

Le Sud comme horizon
17 ottobre 2026 di
Administrator

Comment concevoir aujourd'hui des bâtiments et des villes destinés à vivre dans un climat que nous ne connaissons pas encore ? Le 15 octobre 2026, Franck Boutté, ingénieur et lauréat du Grand Prix de l'urbanisme 2022, donnait à Grenoble une conférence intitulée Atténuer. Adapter. Engager, dans le cadre de l'exposition Grenoble 2040, le temps d'après. De la transformation des bâtiments existants à l'adaptation des espaces publics, il défend une nouvelle manière de penser la ville, attentive aux évolutions du climat comme aux conditions de vie de ses habitants. Une réflexion que nous avons pu prolonger avec lui à l'issue de la rencontre, notamment sur les limites des réglementations actuelles face aux défis climatiques de demain

Par Angela Braito, Louis Gosse et Renaud Gosse


La ville de demain existe déjà


La construction neuve a longtemps constitué la référence des politiques urbaines. Pourtant, dans des pays où les villes se sont développées, l'essentiel du patrimoine bâti est déjà présent. Franck Boutté voit dans cette réalité un changement profond de paradigme :

« Avant, c'était vraiment le neuf par défaut et l'existant, ou la transformation, comme exception. Aujourd'hui, c'est l'existant par défaut et le neuf par exception. »

Selon les ordres de grandeur présentés pendant sa conférence, la construction neuve ne représente aujourd'hui qu'environ 0,8 % du parc bâti français chaque année. Si cette tendance se prolonge, près de 80 % des bâtiments de 2050 seraient déjà construits. Leur adaptation devient donc un enjeu bien plus important que la seule performance des constructions nouvelles.

La réduction des émissions de carbone et la préservation des terres fertiles renforcent cette nécessité de réutiliser ce qui existe. Toutefois, conserver les bâtiments ne signifie pas les maintenir en l'état : leurs caractéristiques devront répondre à des conditions climatiques profondément différentes de celles qui ont présidé à leur conception.

« La ville de demain, c'est celle d'aujourd'hui transformée, adaptée, y compris les individus qui l'occupent. »

Cette transformation implique aussi de changer notre rapport à l'avenir. Pendant longtemps, les architectes et les ingénieurs ont conçu leurs projets à partir d'un environnement dont les caractéristiques semblaient relativement stables. Désormais, cette stabilité elle-même disparaît.

« On pensait au moins que le climat était quelque chose de l'ordre de la certitude. Le climat n'est plus une certitude. Ce qu'on sait, c'est que le changement climatique est une certitude. »

Un paradoxe apparaît alors : les bâtiments sont conçus pour durer plusieurs décennies, parfois plusieurs siècles, tandis que les conditions climatiques auxquelles ils seront confrontés évoluent rapidement. Franck Boutté met ainsi en évidence la tension entre la permanence du cadre bâti et la transformation continue de son environnement.

C'est pourquoi il propose de passer de la perspective, qui représente le monde connu, à la prospective, qui cherche à explorer plusieurs réalités futures possibles. L'incertitude ne peut plus être éliminée ; elle doit devenir une composante de la conception.


Le sud comme horizon, l'ombre comme continuité


Pour imaginer les villes de demain, Franck Boutté propose une démarche inattendue : regarder vers le sud. Les analogues climatiques permettent en effet de rechercher des territoires dont le climat actuel présente des similitudes avec celui qu'une autre ville pourrait connaître dans plusieurs décennies.

« Si on veut essayer de s'entrevoir et de se comprendre demain, quelque part, il faut se déplacer physiquement et conceptuellement vers le sud. »

Franck Boutté présente, à travers son diaporama, différentes approches de l’aménagement urbain et de l’adaptation des villes aux conditions climatiques, lors de sa conférence du 15 octobre 2026 à Grenoble. © Franck Boutté (diaporama) – Photo : Louis Gosse / GELI.


À Grenoble, cette démarche ouvre des perspectives particulièrement intéressantes. L'urbaniste évoque des localités italiennes dont certaines caractéristiques climatiques pourraient préfigurer celles de l'agglomération. Ces analogies ne sont toutefois pas des équivalences parfaites : la latitude et la géométrie solaire de Grenoble resteront les mêmes, tandis que les températures, les précipitations et les régimes de vent évolueront.

L’observation des villes méridionales permet  de comprendre comment l’architecture et les pratiques urbaines se sont adaptées aux fortes chaleurs, sans pour autant envisager la reproduction à l’identique de ces modèles. Les arcades, les façades épaisses, les débords architecturaux ou encore les plantations offrent autant de références pour repenser la place de l’ombre dans les espaces urbains. Franck Boutté souligne notamment l’importance de créer des continuités ombragées, afin de permettre aux habitants de circuler dans la ville tout en limitant leur exposition au soleil.

Franck Boutté introduit à cette occasion une question aussi simple que révélatrice :

« Est-il possible de traverser un territoire habité, une ville ou une métropole, en prenant n'importe quel point vers n'importe quel autre point, en restant, quand il fait chaud, dans une continuité d'ombre ? La réponse aujourd'hui est non. Il y a évidemment des discontinuités. »

Cette idée du « fil de l'ombre » change la manière d'envisager l'espace public. Planter quelques arbres ne suffit pas si les habitants doivent continuellement traverser des zones exposées au soleil. La fraîcheur doit être pensée comme un ensemble de parcours cohérents.

La même logique s'applique à la circulation de l'air. Une brise ne peut rafraîchir les logements que si les formes urbaines lui permettent de pénétrer dans les quartiers, de traverser les îlots et d'atteindre les bâtiments.

L'expérience menée par son atelier pour la ville nouvelle de Zenata, au Maroc, illustre cette approche. Les tracés urbains y ont été étudiés pour favoriser l'entrée des vents marins, en associant circulation de l'air, végétation et présence de l'eau dans une véritable « trame fraîche ».

Franck Boutté présente le projet d’écocité de Zenata, au Maroc, et sa trame de ventilation naturelle, lors de sa conférence du 15 octobre 2026 à Grenoble. © Franck Boutté (diaporama) – Photo : Louis Gosse / GELI.


Cette recherche de continuités dépasse le seul confort thermique. Les activités humaines ont progressivement fragmenté les territoires par les routes, les parcelles, les murs et les constructions, interrompant les circulations naturelles de l'eau, de l'air ou des espèces.

« Nous sommes des créateurs de discontinuité, c'est-à-dire que nous fabriquons des séparations en permanence. 

L'adaptation suppose dès lors de rétablir certains liens entre les espaces plutôt que de traiter chaque bâtiment ou chaque parcelle isolément. Elle engage les collectivités, les professionnels de l'aménagement et les propriétaires dans une réflexion commune.

Elle possède également une dimension sociale déterminante. Lorsqu'une intervention réduit l'îlot de chaleur d'un quartier, ses bénéfices ne sont pas réservés aux habitants capables de financer des travaux dans leur logement.

« Quand j'ai gagné 7 degrés grâce à mon action sur les espaces ouverts, j'ai gagné 7 degrés pour tout le monde. [...] C'est profondément égalitaire et c'est profondément social. »

Ce gain de sept degrés constitue ici un exemple hypothétique utilisé pour illustrer l'effet d'une réduction de l'îlot de chaleur urbain, et non une mesure réalisée à Grenoble.

Franck Boutté rappelle surtout que les habitants ne disposent pas des mêmes moyens pour se protéger. Certains peuvent quitter leur logement pendant une canicule, tandis que d'autres n'ont aucune possibilité de partir. Il oppose ainsi les « voyageurs climatiques volontaires » aux « assignés à résidence climatique involontaire ».

L'adaptation ne relève donc pas seulement du confort : elle doit préserver l'habitabilité des territoires, en particulier pour ceux qui ne peuvent échapper aux risques.


Quand rénover peut aggraver les problèmes


Cette attention portée aux qualités de l'existant conduit Franck Boutté à remettre en question certaines pratiques de rénovation énergétique. Un bâtiment rendu plus performant pour le chauffage peut, dans certaines circonstances, devenir moins supportable pendant les épisodes de chaleur.

Il en donne un exemple particulièrement éclairant avec la réhabilitation de l'ancien hôtel de l'Artillerie, devenu le campus de Sciences Po à Paris. Le programme initial imposait notamment un objectif de performance énergétique élevé. Pour l'atteindre dans l'un des bâtiments anciens, une solution conventionnelle aurait consisté à isoler les murs par l'intérieur, renforcer l'étanchéité à l'air et installer une ventilation mécanique avec récupération de chaleur.

Toutefois, ces interventions présentaient deux inconvénients majeurs. L'isolation intérieure pouvait priver les pièces du bénéfice de murs en pierre de 60 à 80 centimètres d'épaisseur. Quant aux réseaux techniques, ils risquaient d'imposer un abaissement des plafonds.

« On a compris maintenant que l'inertie était l'alliée des épisodes chauds. Ça ne suffit pas, mais c'est un allié indispensable. »

L'inertie thermique désigne la capacité d'un matériau à stocker la chaleur et à ralentir les variations de température. Associée à une ventilation adaptée, elle peut contribuer à préserver des conditions intérieures plus stables.

La hauteur sous plafond constitue un autre atout : elle favorise la stratification de l'air chaud au-dessus de la zone occupée et peut permettre son évacuation par des ouvertures hautes.

« La hauteur sous plafond est un allié en climat chaud. [...] À 2,50 mètres, l'air chaud est à peu près au niveau de la tête, donc c'est hyper inconfortable. [...] À 2,70 ou 2,80 mètres, ça fonctionne presque tout seul. »

Ces dimensions sont celles de l'exemple évoqué par Franck Boutté ; elles ne constituent pas des seuils universels garantissant le confort d'été.

Son équipe a alors comparé plusieurs scénarios au moyen de simulations thermiques dynamiques. La rénovation conventionnelle améliorait sensiblement la consommation de chauffage, mais révélait aussi des risques de surchauffe estivale.

Une autre solution a été recherchée : conserver les qualités des murs et les volumes intérieurs, tout en corrigeant l'effet de paroi froide grâce à un enduit à base de chaux et de chanvre. Cette intervention permettait de maintenir davantage l'inertie thermique du bâtiment.

Le projet documenté par l'Atelier Franck Boutté, livré en 2022, montre ainsi qu'une rénovation énergétique ne doit pas se réduire à l'application d'une solution standardisée. Elle nécessite d'étudier les propriétés physiques, architecturales et climatiques de chaque construction. L'urbaniste met en garde contre une approche qui ferait abstraction de cette diversité :

« Il faut se méfier, en ce moment, des discours de massification de la rénovation énergétique. On considère que l'état initial, en fait, c'est toujours le même, et donc il faut toujours faire la même chose. »

L'enjeu n'est pas de renoncer à améliorer les performances énergétiques, mais d'éviter qu'une intervention destinée à corriger une faiblesse ne détruise une qualité existante. La transformation ne peut être véritablement durable que si elle tient compte de l'ensemble des conditions d'habitabilité, présentes et futures.

Projet architectural de Sciences Po Paris et étude de son ensoleillement, présentés dans le diaporama de Franck Boutté lors de sa conférence du 15 octobre 2026 à Grenoble. © Franck Boutté (diaporama) – Photo : Louis Gosse / GELI.


Des normes ambitieuses, mais encore tournées vers le climat passé


À l’issue de la conférence, notre échange avec Franck Boutté a permis de prolonger la réflexion autour des normes françaises de construction. Dans quelle mesure anticipent-elles les évolutions climatiques à venir, notamment la multiplication des épisodes extrêmes ?

Franck Boutté souligne d’abord l’ambition de la réglementation environnementale RE2020. Il évoque une conférence à Helsinki, au cours de laquelle plusieurs interlocuteurs s’étaient étonnés du niveau d’exigence adopté par la France, particulièrement en matière de performance énergétique et d’empreinte carbone des bâtiments. Cette reconnaissance internationale n’efface toutefois pas une distinction essentielle : réduire l’impact environnemental des constructions ne suffit pas à garantir leur adaptation aux conditions climatiques futures.

« Le problème de la RE2020, c'est que c'est bien parce que ça parle de thermique, d'énergie, de carbone et de confort d'été, un peu mieux qu'avant. Mais le problème, c'est que c'est basé sur des bases de climatologie qui sont anciennes. »

Cette observation possède un fondement documentaire précis. Selon le portail officiel des réglementations énergétiques et environnementales des bâtiments, les données météorologiques conventionnelles de la RE2020 ont été constituées à partir d'observations de Météo-France recueillies entre 2000 et 2018. Les calculs réglementaires ne décrivent donc pas directement les conditions climatiques de 2050 ou de 2070. Or les bâtiments construits aujourd'hui seront susceptibles d'être encore occupés à ces échéances.

Franck Boutté plaide ainsi pour que l'évaluation de leurs performances intègre plus systématiquement les scénarios climatiques futurs. Il évoque également la nécessité d'introduire un indicateur de résilience climatique dans le diagnostic de performance énergétique (DPE).

Cette réflexion rejoint des évolutions déjà engagées dans les outils scientifiques. L'ADEME, Météo-France, le CSTB et la Direction de l'habitat, de l'urbanisme et des paysages mettent désormais à disposition des fichiers climatiques prospectifs correspondant notamment à des niveaux de réchauffement de +2 °C, +2,7 °C et +4 °C en France. Ces données permettent d'étudier les performances des bâtiments dans des conditions futures, mais ne remplacent pas encore les fichiers réglementaires. Le contraste est révélateur : les outils pour anticiper existent et se développent, tandis que leur intégration aux obligations de construction reste un chantier.

Lors de l'échange, Franck Boutté élargit d'ailleurs immédiatement la question aux espaces végétalisés. Planter un arbre aujourd'hui suppose aussi d'imaginer le climat dans lequel il devra grandir pendant plusieurs décennies.

« Tu ne plantes pas les mêmes, parce que tu dois planter des végétaux qui sont plus méditerranéens que le climat que tu connais aujourd'hui. »

Il évoque également des végétaux capables de supporter progressivement des conditions plus chaudes. Cette réflexion montre que l'anticipation climatique ne concerne pas seulement les matériaux ou les équipements des bâtiments : elle traverse l'ensemble des choix d'aménagement.

La question devient alors commune à l'architecte, à l'ingénieur et au paysagiste : comment concevoir pour les conditions présentes sans compromettre la capacité d'adaptation aux conditions futures ?


De bâtisseurs à « soignants »


Au-delà des réglementations et des solutions techniques, la réflexion porte également sur la manière d'habiter les espaces. Les parties communes des immeubles, souvent réduites à leur fonction de circulation, pourraient ainsi jouer un rôle bien plus important dans la vie collective. Escaliers, paliers et halls ne sont pas seulement des lieux de passage : leur aménagement peut favoriser les rencontres et les échanges entre habitants.

« La partie commune est une forme d'impensé du collectif, or c'est la seule manière de fabriquer le collectif. »

Lumière naturelle, espaces suffisamment généreux pour permettre de s'arrêter, lieux de repos ou de convivialité : ces choix architecturaux participent eux aussi à la qualité de vie. L'habitabilité ne se mesure donc pas uniquement à l'aune des performances climatiques ou énergétiques. Elle dépend également des relations sociales que l'architecture rend possibles.

Cette attention portée aux usages rejoint une réflexion plus large, développée en conclusion de la conférence, sur le sens même des métiers de la construction et de l'aménagement. S'adressant notamment aux étudiants, Franck Boutté évoque les interrogations d'une génération appelée à exercer des professions longtemps associées à l'extraction de ressources, à la consommation de matériaux et à la dégradation des milieux. Il propose d'envisager leur contribution sous un autre angle :

« L'adaptation, c'est redonner vie à un cours d'eau qui a été tué écologiquement. C'est redonner vie à un sol qui a été abîmé pendant des décennies. C'est redonner vie à un bâtiment qui a été dévitalisé. C'est redonner vie à des espaces publics qui ont été oubliés, perdus. »

Dans cette perspective, transformer un territoire ne consisterait plus seulement à limiter les dommages ou à réduire les émissions, mais aussi à améliorer l'état des milieux existants. Cette ambition conduit à interroger la logique traditionnelle des études d'impact : pourquoi considérer la transformation comme une source de dégradation à maîtriser, plutôt que comme une occasion de produire des effets bénéfiques ?

Une telle approche ne dispense évidemment pas de prévenir les atteintes à l'environnement. Elle invite cependant à dépasser la seule réduction des impacts négatifs pour rechercher des améliorations concrètes, qu'elles soient écologiques, architecturales ou sociales.

Ce changement de perspective redéfinit enfin la place des professionnels de la ville. Leur mission ne serait plus seulement de construire ou d'aménager, mais aussi de réparer, de restaurer et de prendre soin de ce qui existe déjà. Une conception que le conférencier résume par cette formule :

« Pour l'ensemble des acteurs de la ville, en fait, nous sommes plutôt devenus des soignants. On soigne des entités écologiques, on soigne des villes, on soigne des bâtiments pour, à la fin, évidemment, prendre soin de ceux qui les occupent, qui les habitent. »


Article réalisé à partir de la conférence « Atténuer. Adapter. Engager. », donnée par Franck Boutté le 15 octobre 2026 à La Plateforme (Grenoble), et de nos échanges avec lui à l'issue de la rencontre.

  • Photo de couverture : Franck Boutté lors de sa confĂ©rence « AttĂ©nuer. Adapter. Engager. », le 15 octobre 2026, Ă  La Plateforme, Ă  Grenoble. © Louis Gosse – GELI


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